« Dérive dans le flot des bassins à Bacalan »
Par Stéphanie Le Coq (architecte au cabinet Brochet / Lajus / Pueyo)
» La banalisation: une maladie mentale a envahi la planète « .
En préalable : ne pas accepter le fade, le commun, marcher, faire confiance à ses pas dans une improvisation et entrer dans une fiction à la manière d’un safari ordinaire. Déployer son corps, être là, entier, vivant, sentir l’air entre ses jambes, le soleil, les parfums de l’estuaire, le sol au travers des chaussures, les aspérités, les textures, écouter le chant des mouettes.
Etre dans une attitude, aptitude à percevoir des détails, des fragments de la ville comme autant de mots qui racontent une histoire. A la manière d’une danse poétique, notre imaginaire vagabonde et notre corps respire les paysages.
Ici on se sent comme dans un port, lieu de possible, de voyages, de départs et d’arrivées, même si la mer est loin.
Une carte mentale s’élabore avec un foisonnement d’espaces et d’expériences individuelles. Une image se construit, faite d’un réseau de chemins, bords, noeuds, repères, couleurs, ambiances et micro-histoires.
Les bassins à flots, pourquoi? Parce qu’ ils sont un territoire, vidé, oublié, une marge de la ville, une faille urbaine en sursis… en attendant la suite. Ils transpirent d’une histoire, ici le temps a comme suspendu son vol. On y croise peu de gens se promenant.
Dérive, mode de comportement expérimental lié aux conditions de la société urbaine: technique du passage hâtif à travers des ambiances variées. Se dit aussi plus particulièrement pour désigner la durée d’un exercice continu de cette expérience.
Il y a une urgence à raconter cet état, avant qu’il ne disparaisse, que les permis de démolir ne démolissent, que le vide se fasse avant de nouveaux pleins. Des plans qui transforment les bassins en marina, en une belle vie ensoleillée synthétique de promoteurs. « Vivre aux bassins ». Slogans de faux rêves aux bassins à flot. Une vie de quartier en apnée avant la course folle du réaménagement urbain.
Pas de nostalgie, juste une conscience de ce qui est là:
les habitants des péniches,
les fêtards sur les bars flottants: « la dame « , » le boat », « le deck »,
les restos du G2, la cabane de l’huitre à flots,
les chantiers et les grues, le nouveau pont, l’ancien Nautilus éventré, les entrepôts,
la vie du port,
La nuit services tarifés dans des camionnettes,
les manganes sur les mini motos trafiquées,
la base sous-marine,
et la putain de fourrière…….. la liste est longue,
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Au premier abord, l’espace est cerné et artificiellement segmenté.
L’espace est clôturé autour des formes de radoub, des chantiers, des hangars dont il ne reste plus que le squelette. Il nous appartient de transgresser ces barrières, trouver les failles et les trous pour passer, réactiver ces espaces qui souffrent de ne plus voir personne.
La dérive commence pour Michèle, Tonio et moi, départ du G2, le long du bassin n°1, le FRAC qui se révèle avec ses nouveaux drapeaux et couleurs en façade. Pavés de béton autobloquant au sol, une piste cyclable relie les quais au lac, les eaux se rejoignent.
A proximité, la première écluse, des lignes de départ invitent à une course à pied sur l’eau ou vers une chute irrémédiable…..
Quai du Sénégal et en face le quai du Maroc, entre deux eaux l’Afrique est là et le passé de traite que Bordeaux souhaite faire oublier, resurgit.
Ici les rues font voyager, rue de New York, rue des étrangers et la rue de Gironde même si on y est déjà…
Sur une île entre les deux écluses, un petit bâtiment trône avec sa grosse bouée orange en façade, si on déclenchait l’ouverture?
La rue des Docks a disparu, bombardée pendant la guerre, elle a été absorbée par Lesieur, on l’imagine aujourd’hui à nouveau reliant le quai Armand Lalande au quai Bacalan et au fleuve juste là derrière.
Respublica, immense enseigne lumineuse sur les silos à grain, œuvre réalisée par Nicolas Milhé et La nouvelle agence en 2009 pour réinterroger le sens de notre république, du latin res publica, « chose publique ».
Le tramway vient jusqu’ici depuis peu, de nouveaux rails se rajoutent aux rails existants en rainurant partout le sol de vieux pavés, une écriture qui raconte la mémoire industrielle du lieu.
Lesieur et ses silos plein d’huile d’arachide, la nuit les mecs ivres cherchent les vendeurs de frites, les imbiss à l’allemande, transformons les silos en friteuses géantes!!!
Une petite guérite est là, un escalier conduit à une pièce vitrée, un petit phare sur les écluses; un portrait y est gravé, beau, sombre il nous observe, témoin sans doute de fins des nuits alcoolisées et des parties de jambes en l’air… Sinon, j’y ai vu l’été dernier un plant de tomate pousser…..
Suit la deuxième écluse, où malgré des rails et un nouveau pont, le tramway n’a jamais traversé l’eau pour rejoindre la rue Achard, une dérive forcée par des problèmes techniques sans doute.
Nous longeons l’estacade en bois qui s’effondre, le long de la berge de la Garonne, un ponton en ruine, suspendu sur ses échasses. On avance… dans le Nautilus, une ancienne boite désossée, structure de métal, briques, carrelage blanc, tags du genre « mesdames pas de tampax aux WC » écrits en rouge, odeur de pneus, un trou dans le mur, ancien coffre fort défoncé, le casse a eu lieu, la recette de la boite envolée….
La petite maison en bord de fleuve avec sa petite girouette de bateau fait rêver, chanceux les habitants de ce havre, sans doute plus pour longtemps… Un sémaphore donne des envies de ciel et invite à scruter les pirates sur la Garonne.
Respublica,
République – définition du petit Robert – forme de gouvernement où le pouvoir et la puissance ne sont pas détenus par un seul et dans lequel la charge de chef de l’état n’est pas héréditaire.
Maintenant on est sur le ponton, radeau flottant amarré au niveau même de l’eau, aujourd’hui l’escalier a été retiré.
La Garonne, une eau marron, café au lait, caramel, un lit de boue réfléchissant, une matière liquide lumineuse, des remous, des courants et niveaux mutants… une faille dans la clôture et nous voilà sur le pont, baba mais pas vraiment babacool, vue sur la pile armée, les armatures, partout. Il reliera Bastide à Bacalan, aujourd’hui se dressent deux piles, demain 4, des antennes mobiles dans la courbe de la lune pour laisser passer les paquebots dont le World islandais dans 19 ans. Retour vers les bassins, l’écluse abandonnée, où pousse dans la vase une végétation aux plis verdis.
Au sol les plaques de métal rouillées forment un André Carl déglingué, camaïeu de rouille, coulures, inserts de métal, caniveaux, entrailles ouvertes au sol, fils, réseaux atomisés. Un radeau flotte sur le bassin en face du H36, tentative d’urbanisation de l’eau, où est Robinson?
Respublica,
Chose publique, espace, lieu d’un ensemble, commun,
Nous trouvons la faille dans les clôtures qui protègent les formes de Radoub.
La grue est là, sur ses pattes, nous montons, sensation de vertige, le G2 paraît plus petit, en l’air, fébrile, petit, cet horizon, l’eau des bassins, la base sous marine, sa masse de béton, la forme des radoubs : les bateaux sont partis laissant leur empreinte dans la terre, dans l’eau.
On imagine une piscine géante à ciel ouvert, les pavés pour plage. Partout la nature pousse, repousse, micro-forêt, tas de sable, tas de pavés, montagnes, nouvelle nature urbaine cris d’enfants, saut, plongeon, rires, goutte d’eau. Le tag d’une femme nue à la tête de crane, morte, sirène, femme de marin ?
Des bateaux à quai, un bateau blanc à la forme étrange, carré, déséquilibré, construit et bricolé par un marin futuriste, sorti de l’odyssée dans l’espace, si on l’achetait? Pour rester à quai et vivre sur l’eau des histoires de science fiction? Un grand espace vide, une place avec son lampadaire au centre, il ne manque plus qu’un marché à la criée, des cirés jaunes, des poissons frais.
Petite ville flottante, péniches, linge qui sèche, vélos, une cuisine, un bar aménagé, des radeaux à quai sur boudins flottant, laissés par les pirates de l’estuaire…..
Psychogéographie, étude des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non agissant directement sur le comportement affectif des individus. Elle est considérée comme science – fiction de l’urbanisme le bassin n°2 animé, des gens s’affairent sur leur bateau, chantier, restauration, coque vide chantier naval au bord de la base sous-marine inaccessible, intraversable, armée, un panneau indiquait « ne pas stationner, risque de chute de béton », avec le dessin d’une montagne de béton qui s’effondre, base inhabitée.
Habités par les écrits du situationnisme sur la psycho géographie et la théorie de la dérive, nous avons déambulé plusieurs heures aux bassins à flot de Bordeaux : une dérive sensible, empirique, toutes les écoutilles du corps ouvertes et la conscience que nous sommes entourés de merveilles.



